7
Je restai à la maison durant les trois journées qui suivirent l’enterrement. Le temps me parut long, j’étais impatiente de reprendre mon travail. Néanmoins, j’avais besoin d’une pause pour ranger la maison et accepter la mort de Granny.
Les premiers jours, tout m’était souffrance – les livres empilés sur sa table de nuit qu’elle ne finirait jamais, les jardinières de pétunias qu’elle ne viendrait plus humer à la tombée de la nuit, et son parfum de rose un peu fanée qui flottait encore dans toutes les pièces de la maison…
Heureusement, Arlène vint m’aider à emballer toutes ses affaires. Je ne conservai rien de Granny, excepté ses bijoux, de faible valeur marchande mais si précieux à mes yeux.
Je mis à profit ces journées de repos forcé pour procéder à un grand ménage de la maison. Avec une muette prière d’excuse à Granny, je déplaçai des meubles, enlevai les rideaux, jetai ou donnai de nombreux objets auxquels je n’étais pas attachée. Cette maison ne devait pas devenir un mausolée ; Gran ne l’aurait pas voulu.
Arlène me demanda ce que je comptais faire de la voiture de ma grand-mère, mais je repoussai à plus tard ma décision. Pour l’instant, je n’avais d’énergie que pour m’occuper de la maison. Le reste attendrait.
Nous défîmes le lit de Granny et retournâmes le matelas pour l’aérer. Il s’agissait d’un lit à baldaquin à l’ancienne, que j’avais toujours trouvé très élégant. Tout à coup, je pris conscience qu’il m’appartenait, désormais. Si je le voulais, je pouvais m’installer dans cette chambre et profiter de sa petite salle d’eau attenante, au lieu d’utiliser la salle de bains à l’autre bout du couloir.
En une seconde, ma décision fut prise. Il était temps de tourner la page et de quitter ma petite chambre d’enfant, avec ses meubles blancs et ses rideaux à fleurs.
Lorsque je fis part de mon idée à Arlène, elle sursauta.
— Ce n’est pas un peu tôt ?
Puis elle rougit, sans doute gênée de s’être montrée critique.
— Je préfère être ici que de l’autre côté du couloir, à penser à cette grande pièce vide.
— Tu as peut-être raison, admit-elle.
Nous chargeâmes les cartons remplis des affaires de Granny dans la voiture d’Arlène, qui devait les déposer en ville, dans un centre qui venait en aide aux nécessiteux. Puis j’embrassai chaleureusement mon amie.
— Passe à la maison un de ces jours, dit-elle. Lisa sera ravie de te voir.
— Embrasse-la de ma part, et Coby aussi.
— Promis.
Elle se détourna, sa masse de cheveux roux flottant sur ses épaules, et monta dans sa voiture.
Après un dernier signe de la main, elle tourna au coin de la cour pour s’engager dans l’allée.
Il me sembla en la voyant s’éloigner qu’elle emportait avec elle toute mon énergie. Je me sentis soudain épuisée, vieille, inutile. Je rentrai à pas lents dans la maison, songeuse. À quoi ressembleraient mes journées, à présent que Granny n’était plus là ?
Je n’avais pas faim, bien que l’heure du dîner ait sonné depuis longtemps. Je me débarrassai de mes vêtements couverts de poussière et pris une longue douche. J’en avais besoin, autant pour me laver que pour vider mon esprit de ses pensées moroses et détendre mon corps épuisé par ces trois journées de grand ménage.
On sonna à la porte alors que je venais de sortir de la douche et d’enfiler un pyjama propre. J’allai ouvrir, les cheveux encore humides, ma serviette et mon peigne à la main.
Avant d’ouvrir la porte, je jetai un coup d’œil par le judas. Bill se tenait sur le seuil. Étonnée par mon absence de réaction – je n’étais ni gaie ni triste de le voir –, je l’invitai à entrer.
Ce n’est qu’en croisant son regard surpris que je m’aperçus que c’était la première fois qu’il me voyait « nature », ni coiffée ni maquillée.
— Je ne te dérange pas ? Je peux revenir, si tu es fatiguée.
— Non, non. Entre, je t’en prie.
Une fois dans la maison, comme à son habitude, il observa autour de lui avec attention. Ses yeux se posèrent sur la pile de cartons qui attendaient dans l’entrée, emplis d’affaires de Granny qui pouvaient intéresser ses amis – photos jaunies, journaux anciens, petits souvenirs d’une époque que je n’avais pas connue.
— J’ai trié ses affaires aujourd’hui, expliquai-je à Bill. Je vais m’installer dans sa chambre.
Je me tus, ne sachant que lui dire. Sans un mot, il me prit le peigne des mains.
— Viens, dit-il en désignant le canapé, je vais te démêler les cheveux.
J’aurais pu refuser, mais j’obéis. Je crois que j’étais trop épuisée pour protester. Je m’assis sur un tabouret bas tandis que Bill prenait place sur le canapé. Puis mon compagnon entreprit de me coiffer.
Comme toujours, je retrouvai avec soulagement le silence de son esprit. C’était une sensation semblable à celle qui vous envahit lorsque vous posez les pieds dans l’eau fraîche d’une rivière après une longue marche par une journée d’été.
Je fermai les yeux pour savourer la douceur et la dextérité de Bill. Peu à peu, je me laissai gagner par une agréable torpeur. Le calme de la nuit était tombé sur la maison, tout était tranquille. Seuls les crissements du peigne dans mes cheveux résonnaient à mes oreilles.
Il me semblait presque entendre battre le cœur de Bill… ce qui était absurde, puisque son cœur ne battait plus.
— J’avais l’habitude de démêler les cheveux de ma sœur Sarah, expliqua Bill à mi-voix. Ils étaient très longs. Elle ne les a jamais coupés.
— Elle était plus jeune que toi ?
— Oui, c’était la plus petite de mes trois sœurs.
— Vous étiez nombreux ?
— Ma mère a eu sept enfants, mais elle en a perdu deux à la naissance. Puis mon frère Robert est mort. Il avait douze ans, et moi onze. Une mauvaise fièvre. Aujourd’hui, on lui aurait fait une injection de pénicilline et tout serait rentré dans l’ordre, mais à l’époque, on ne connaissait pas ça… Sarah et ma mère ont survécu à la guerre mais pas mon père. Il est mort pendant que j’étais au front. Par la suite, j’ai compris qu’il avait été victime d’une attaque d’apoplexie.
— Oh, Bill ! murmurai-je. Tu as vu mourir tant de gens !
— Oui…
Il continua de me coiffer quelques minutes en silence, jusqu’à ce que le peigne glisse sans obstacle jusqu’aux pointes de mes mèches. Puis il prit la serviette que j’avais posée sur le canapé et entreprit de me sécher les cheveux. Je laissais échapper un soupir de bien-être. Que c’était agréable de m’abandonner ainsi à lui !
Soudain, son souffle me chatouilla le cou. Il posa ses lèvres au creux de ma nuque et me donna un baiser très tendre. Un frisson de plaisir me parcourut, qui s’accentua lorsque Bill me mordilla le lobe de l’oreille. Puis mon compagnon referma ses bras autour de moi et m’attira contre lui. Avec une facilité déconcertante, il me fit pivoter, avant de m’asseoir à cheval sur ses genoux.
Pour la première fois de ma vie, je percevais le désir que ressentait un homme, rien que son désir. Aucune pensée parasite ne venait gâcher la magie de l’instant. Il n’y avait plus que lui et moi, et la formidable attirance qui me poussait vers lui. Incapable de résister à la tentation, je me penchai vers lui pour lui offrir mes lèvres. J’en rêvais depuis si longtemps !
Ce baiser fut exactement tel que je l’avais imaginé – lent et impatient à la fois, tendre et brûlant, rassurant et délicieusement excitant…
Brusquement, Bill s’écarta de moi, me souleva et se leva.
— Où ? demanda-t-il simplement.
Sa voix était rauque de passion, et pourtant si mélodieuse qu’un frémissement sensuel me fit trembler de la tête aux pieds. Du menton, je désignai ma toute nouvelle chambre. Bill s’y rendit sans hésiter, puis me déposa sur le lit aux draps frais.
Dans la clarté lunaire qui passait par la fenêtre sans rideaux, sa haute silhouette se découpait, révélant la grâce virile de ses mouvements. Sans dissimuler ma curiosité, je le regardai se dévêtir. Peut-être attendait-il que j’en fasse autant, mais une soudaine timidité me retenait.
Au prix d’un effort sur moi-même, je m’assis sur le lit et ôtai mon pyjama, que je jetai sur le sol. Je n’osai toutefois enlever la simple culotte en coton que je portais – le dernier rempart de ma pudeur.
Je levai les yeux vers Bill qui, immobile au pied du lit, observait les courbes de mon corps presque nu avec un plaisir manifeste. C’était une expérience à la fois délicieuse et terrifiante – et tout à fait inédite pour moi – que d’être ainsi regardée par un homme visiblement prêt pour les jeux de l’amour. L’inquiétude me saisit lorsque je songeai que je n’avais pas la moindre idée de ce qu’il attendait de moi.
— J’ai tellement peur de te décevoir, Bill ! murmurai-je lorsqu’il s’étendit auprès de moi.
Il m’adressa un clin d’œil complice.
— Impossible.
Il me dévisagea avec gourmandise.
— C’est que… je n’ai pas beaucoup d’expérience, poursuivis-je.
— J’en ai pour deux, répliqua Bill, tout en posant sur moi une main autoritaire.
Je fermai les yeux. La paume de Bill m’effleurant lentement, d’abord mon bras, puis mon épaule et mes hanches, avant de s’aventurer vers des régions de mon corps que personne n’avait jamais touchées. Je ne tardai pas à m’abandonner aux sensations nouvelles que ses doigts savants éveillaient en moi, et bientôt, je me surpris à cambrer les reins pour mieux accueillir ses caresses de plus en plus audacieuses.
Puis un long gémissement de plaisir m’échappa, suivi d’un petit soupir d’impatience. Les caresses de Bill ne me suffisaient plus. J’avais besoin de le sentir plus proche de moi… En moi.
— Est-ce que… ce sera différent ? Je veux dire, par rapport à un homme ordinaire ? demandai-je dans un souffle.
— Ce sera meilleur, répondit-il à mon oreille, avivant mon impatience.
D’un geste que je savais maladroit, je refermai ma main sur son membre durci par le désir. Bill gémit de plaisir. Je fermai les yeux, effrayée par les paroles que je m’apprêtais à prononcer.
— Maintenant ?
— Oui, dit-il en roulant sur moi.
Quelques secondes plus tard, il comprenait enfin ce que j’avais voulu dire en le prévenant de mon inexpérience. Il s’immobilisa.
— Il fallait me le dire ! me gronda-t-il avec tendresse.
Pourquoi ne bougeait-il plus ? J’avais l’impression que j’allais mourir s’il s’arrêtait maintenant.
— S’il te plaît, continue… dis-je en fermant les yeux.
— Je ne veux pas te faire mal.
Pour toute réponse, je soulevai les hanches pour venir à sa rencontre. Il émit un hoquet de surprise ravie… et plongea en moi. Une soudaine douleur me traversa, rapidement remplacée par une vague de volupté.
Bill cessa de nouveau tout mouvement.
Lorsque j’ouvris les yeux, il était au-dessus de moi, immobile, tremblant, fiévreux, et me couvait d’un regard anxieux.
— Tu as mal ? demanda-t-il d’un ton coupable.
— C’est passé. Je t’en supplie, ne t’arrête pas…
Il parut hésiter, puis se retira légèrement, avant d’entrer de nouveau en moi. Quelques instants plus tard, j’eus la surprise de sentir une onde de plaisir naître au plus secret de mon corps et me gagner rapidement.
— Oh, Bill ! gémis-je, désarmée et émerveillée à la fois par ce prodige. Bill !
Quelques secondes plus tard, j’étais emportée par une formidable vague de jouissance. Je laissai échapper un cri de plaisir. Bill approcha ses lèvres de mon cou, où il planta ses canines avant de me rejoindre dans l’extase.
Je le serrai contre moi, éperdue de reconnaissance. Jamais je n’oublierais l’odeur de sa peau contre la mienne, la caresse de son souffle dans mon cou, le vertige qui m’avait saisie au moment le plus parfait de notre union…
Jamais je n’oublierais ma première fois.
Bill roula sur le côté et m’attira contre lui. Son torse se soulevait encore à un rythme saccadé ; son cœur battait la chamade.
— Je suis le premier, dit-il simplement.
— Oui.
— Oh, Sookie !
Il déposa un baiser sur mon front.
— Je t’avais dit que je n’avais pas beaucoup d’expérience… J’espère que je ne t’ai pas trop déçu.
Bill eut un de ses petits rires silencieux.
— Déçu ? Tu veux rire ! Tu es merveilleuse.
Je posai la main sur mon ventre.
— Est-ce que je vais avoir mal pendant longtemps ?
— Un jour ou deux, si je me souviens bien… La seule jeune femme vierge que j’aie connue était mon épouse, et cela se passait il y a un siècle et demi.
— Il paraît que ton sang apaise la douleur, suggérai-je, un peu gênée par ma propre audace.
Dans la faible clarté qui baignait la chambre, je vis Bill hausser les sourcils.
— Exact. Tu en veux ?
Je hochai la tête. Alors, Bill se mordit l’avant-bras. Ce fut si soudain que je sursautai de surprise. Puis je le vis passer un doigt dans son sang et le glisser entre mes cuisses. Quelques instants plus tard, la douleur s’était évanouie.
— Merci, murmurai-je, un peu honteuse.
Pourquoi n’enlevait-il pas son doigt ?
— Je me sens mieux maintenant, Bill.
Mais il poursuivit sa tendre caresse, ses yeux dans les miens.
— Oh, tu veux encore… Déjà ? Tu peux ?
Il me décocha un clin d’œil coquin.
— Constate par toi-même, dit-il en roulant sur moi.
Effectivement, il n’avait pas menti.
— Dis-moi ce que tu veux de moi, murmurai-je.
Je repris le travail le lendemain. Au bar, rien n’avait changé. Je retrouvai le brouhaha des voix dans la salle, la cacophonie des pensées parasites, les plaisanteries des clients… C’était un jour comme tous les autres.
Pourtant, je parvins plus facilement à tenir à distance ce « bruit mental ». J’avais l’impression d’être une femme nouvelle, épanouie, plus sûre d’elle. Mon chagrin était encore vif, mais j’accueillis avec calme les condoléances de mes collègues et des habitués de Chez Merlotte.
Jason arriva à l’heure du déjeuner et commanda, en plus de son habituel hamburger, deux bières. Cela ne lui ressemblait pas. Jamais je n’avais vu mon frère boire un jour de travail. Cependant, de crainte de le mettre en colère, je m’interdis la moindre remarque. Je lui demandai seulement si tout allait bien.
— Les flics m’ont encore convoqué, maugréa-t-il.
— Que voulaient-ils ?
— Toujours la même chose ! Savoir si je voyais souvent Maudette, si j’allais faire le plein d’essence là où elle travaillait, quelles étaient mes relations avec elle…
Il but une gorgée de bière.
— Mon chef commence à en avoir assez, et moi aussi. J’ai perdu presque trois journées de travail à cause de cette histoire.
— Tu devrais peut-être prendre un avocat.
— C’est aussi ce que pense René.
— Que dirais-tu de Sid Matt Lancaster ?
Sidney Matthew Lancaster avait la réputation d’être l’avocat le plus agressif du coin. Pourtant je l’aimais bien. Il me parlait toujours avec respect lorsqu’il venait au bar.
— Il est peut-être le plus indiqué, dit Jason songeur.
Nous échangeâmes un regard. Jason savait aussi bien que moi que l’avocat de Granny ne ferait pas le poids si, par malheur, il était arrêté.
Si mon frère était trop absorbé par ses propres soucis pour prêter attention aux changements qui s’étaient opérés en moi, cela n’échappa pas à Arlène. À la première occasion, elle s’approcha de moi.
— Je me trompe, ou tu as pris du bon temps ?
Je rougis jusqu’à la racine des cheveux. Du bon temps ? Non seulement la formule me choquait par sa vulgarité, mais elle donnait à ma relation avec Bill un caractère léger qu’elle n’avait pas.
Je ne sus que répondre à Arlène. « Non, j’ai fait l’amour » ? Trop personnel. « Mêle-toi de tes affaires » ? Pas très aimable. « Mieux que ça » ? Impossible, je n’aurais pas osé. Je me contentai d’adresser à ma collègue et confidente un sourire entendu.
— On peut savoir qui est cet heureux homme ?
— Je… C’est-à-dire… Ce n’est pas un…
— Un gars d’ici ?
— Oui. Je veux dire, non. Enfin, si.
Arlène me jeta un regard perplexe.
— Ce n’est pas Sam, tout de même ? J’ai eu l’impression qu’il te tournait autour, ces derniers temps.
— Non.
— Alors, qui est-ce ?
Voilà que je me comportais comme si j’étais coupable. « Du nerf, Sookie Stackhouse ! Redresse le dos, regarde Arlène droit dans les yeux et dis-lui la vérité », m’ordonnai-je.
— C’est Bill.
Moi qui avais espéré qu’elle me gratifierait d’un clin d’œil complice ou d’une exclamation admirative, j’en fus pour mes frais. Son visage n’exprimait rien.
— Bill ?
Du coin de l’œil, je vis que Sam nous écoutait et que Lafayette s’était approché de nous. Même Charlsie Tooten avait comme par hasard des verres à ranger là où nous nous trouvions.
— Mais oui, Bill. Tu sais bien, insistai-je, mal à l’aise.
— Bill Auberjunois ?
— Non.
— Bill…
— … Compton, dit Sam d’un ton grinçant, alias Bill le Vampire.
Arlène écarquilla les yeux.
— Chérie, tu ne pourrais pas fréquenter un type normal ? demanda-t-elle d’une voix étranglée par l’émotion.
— Aucun type normal ne me l’a proposé.
— Tu n’as pas peur ? demanda Charlsie. Bill Compton est… enfin, il est atteint de ce virus, tu sais.
— Merci pour l’information, dis-je d’un ton glacial.
Sam s’adossa au bar, les bras croisés, le visage blanc de colère. Je fixai mes collègues l’un après l’autre, les obligeant à affronter mon regard ou à détourner les yeux. S’ils avaient quelque chose à dire, c’était le moment.
Arlène prit la parole la première.
— Écoute, Sookie, ta vie privée ne me regarde pas, mais qu’il ne s’avise pas de te faire du mal sinon je sors mes griffes !
— Après tout, c’est sûrement une expérience intéressante, commenta Lafayette avec un clin d’œil espiègle.
Je commençais à croire la partie gagnée lorsque Sam s’approcha de moi. D’un geste sec, il ouvrit l’échancrure de mon chemisier, que j’avais boutonné haut ce jour-là. Dans un silence de mort, tous les regards convergèrent vers la base de mon cou.
Là où Bill avait planté ses canines.
Je me tournai vers Sam, furieuse et dépitée. De quel droit me trahissait-il ainsi ?
— Je t’interdis de me toucher, sifflai-je. Et je t’interdis de te mêler de mes affaires.
Comme s’ils avaient senti l’orage gronder, Arlène, Charlsie et Lafayette se dispersèrent aussitôt. Je restai seule avec Sam, qui avait encore les mains sur le col de mon chemisier.
— Tu ne vois pas que je m’inquiète pour toi ? demanda-t-il. Que j’ai peur pour toi ?
J’éclatai d’un rire froid.
— Dis-moi plutôt que tu es jaloux ! Alors, écoute bien, Sam Merlotte. Tu ne m’intéresses pas, compris ?
Sans attendre sa réponse, je m’éloignai pour reprendre mon travail. De loin, je vis Sam se diriger vers son bureau et s’y enfermer.
Bill passa Chez Merlotte ce jour-là, dès la nuit tombée. J’étais restée pour aider l’équipe du soir en attendant l’arrivée de ma collègue Susie, dont la voiture était tombée en panne. Bill fit son apparition à la mode vampire, se matérialisant tout à coup à l’entrée de la salle. Il marcha ensuite vers moi, me prit la main et la porta à ses lèvres. À présent, nul ne pouvait plus ignorer notre relation !
— À quelle heure finis-tu ? demanda-t-il à mi-voix.
— Dès que Susie sera là.
— Parfait. Tu passes me voir ensuite ?
— D’accord.
Il m’adressa un sourire, découvrant ses canines que le plaisir de me voir avait fait légèrement sortir. Je frissonnai au souvenir qu’évoquait cette vision et passai instinctivement la main sur mon cou. Déjà, l’excitation montait en moi à la perspective d’être de nouveau seule avec Bill.
Puis un mouvement se produisit à l’entrée du bar, et toute ma bonne humeur s’envola. Derrière Bill, je reconnus les deux silhouettes qui venaient de pousser la porte d’un geste brusque.
Malcolm et Diane.
Leur arrivée fracassante causa un certain émoi dans la salle. Le premier, très star de hard rock, portait un pantalon en cuir et une tunique métallique. La seconde était vêtue d’une combinaison en jersey jaune fluorescent qui semblait avoir été cousue sur elle et ne laissait rien ignorer des moindres détails de son anatomie.
Tous deux poussèrent un cri de surprise feinte lorsqu’ils remarquèrent Bill. Ils semblaient ivres ou drogués. Bill accueillit avec son sang-froid coutumier l’arrivée de ces deux trouble-fête. Il leur adressa un « bonsoir » distant, puis s’approcha de moi et passa un bras autour de mes épaules dans un geste protecteur – pour ne pas dire possessif.
— Tiens, la poulette est toujours vivante demanda Diane d’une voix forte. Tu n’as pas encore consommé ?
— Un peu de respect pour elle, je te prie. Sa grand-mère est morte la semaine dernière.
— Non ? Que c’est drôle ! s’exclama la vampire avec un éclat de rire dément.
Une vague presque palpable de haine et de dégoût monta de la salle tout entière.
— Alors, qui va s’occuper de toi, maintenant, petite chose ? demanda Diane en soulevant mon menton du bout du doigt.
Je la repoussai vivement. Une lueur de rage passa dans ses yeux bruns. Je crois qu’elle se serait jetée sur moi si Malcolm ne l’avait pas retenue.
— Au fait, Bill, dit celui-ci d’un ton faussement désinvolte, tu sais que le personnel peu qualifié disparaît à une vitesse extraordinaire, dans ce bled ? Et voilà que j’apprends que ton amie et toi êtes allés fourrer votre nez au Fangtasia pour poser des questions indiscrètes !
Son expression s’était faite si sérieuse qu’elle en était terrifiante. Derrière moi, j’entendis des murmures inquiets parcourir la salle. Puis une voix s’éleva.
— Si vous alliez voir ailleurs, messieurs-dames ? demanda René.
Je me retournai. René était accoudé au bar, une bière à la main.
Un silence tendu s’abattit sur la salle. Chacun retenait sa respiration. En l’espace d’un instant, la soirée pouvait virer au drame. Personne ici ne paraissait soupçonner la formidable puissance des vampires, ni leur capacité de destruction. Bill s’interposa entre Malcolm et moi, me faisant un bouclier de son corps.
— Il vaudrait mieux que vous sortiez, dit-il.
— Puisqu’on ne veut pas de nous… marmonna Malcolm d’un ton de regret. Ces braves gens ont envie d’être entre eux, Diane. Avec notre ancien ami Bill.
Puis il prit sa compagne par le bras, lui fit faire demi-tour et l’entraîna vers la sortie. Lorsqu’ils franchirent le seuil, je perçus avec acuité le soulagement de l’assistance.
Susie n’était toujours pas arrivée, mais je décidai de quitter le bar. Tant pis pour Sam. Pour une fois, il devrait se débrouiller sans moi. Après tout, pourquoi était-ce toujours à moi d’assurer l’intérim lorsqu’une collègue nous faisait faux bond ?
Je suivis Bill jusque chez lui, consciente que nous avions échappé de peu à une effusion de sang. Qui sait de quoi Diane et Malcolm auraient été capables si Bill ne les avait pas retenus ? Je me félicitai de l’attitude de ce dernier. Si seulement cela pouvait disposer en sa faveur les habitants de Bon Temps !
Compton House avait bien changé depuis la dernière fois que je l’avais vue. Les murs du salon étaient à présent recouverts d’un papier peint orné d’un délicat motif floral, et le parquet avait été décapé et verni. Bill me conduisit dans la cuisine, où trônait un réfrigérateur dernier cri.
Intriguée, j’ouvris la porte de l’appareil… avant de reculer, saisie de nausée. Des dizaines de bouteilles de sang synthétique s’alignaient sur les claies.
Je poursuivis ma visite par la salle de bains, installée au rez-de-chaussée. Le luxe de la pièce me surprit, d’autant plus qu’à ma connaissance, Bill n’était pas censé en avoir l’usage.
— J’aime prendre des douches, m’expliqua-t-il en désignant une cabine assez vaste pour contenir une famille entière.
Puis il pointa le doigt vers une immense baignoire ronde encastrée dans le sol au beau milieu de la salle et entourée de dalles de bois. De grandes plantes vertes en pot disposées ça et là accentuaient la touche luxueuse de l’endroit.
— Que c’est grand ! m’exclamai-je.
— Oui. Assez grand pour qu’on puisse s’y baigner à deux.
S’agissait-il d’une simple remarque ou d’une invitation en bonne et due forme ? Je n’eus pas le temps de poser la question : déjà, Bill avait ouvert les robinets.
— Tu veux l’essayer ? demanda-t-il en s’approchant de moi.
Mon cœur battit un peu plus vite. Pourtant, je ne fis rien lorsque mon compagnon entreprit de me déshabiller. À quoi bon jouer les prudes effarouchées ? Il me connaissait plus intimement que qui que ce soit au monde, y compris mon médecin.
— Je t’ai manqué ? demanda-t-il sans cesser de me dévêtir.
— Oui.
— Qu’est-ce qui t’a manqué le plus en moi, Sookie ?
Je répondis sans réfléchir :
— Ton silence.
Bill s’interrompit pour me regarder.
— Mon silence, répéta-t-il.
— Le fait de ne pas entendre tes pensées. Tu n’imagines pas comme c’est reposant !
Il sourit.
— J’avais pensé à autre chose.
Mes joues s’enflammèrent.
— Ça aussi, ça m’a manqué, dis-je précipitamment.
Tandis que nous parlions, il avait délacé mes chaussures, ôté mon short, et il était occupé à faire glisser mon slip sur mes cuisses.
— Bill ! S’il te plaît, non…
— Je n’insiste pas. Tu n’as pas envie de moi ?
— Si, mais je…
D’un geste autoritaire et tendre à la fois, il me fit pivoter pour dégrafer mon soutien-gorge.
— Alors, laisse-moi faire, murmura-t-il à mon oreille.
Il se plaqua contre moi, ne me laissant rien ignorer du désir qui le consumait, et joua avec mes seins quelques instants.
— Déshabille-moi, ordonna-t-il, alors que je commençais à m’abandonner aux douces sensations qu’il éveillait en moi.
Je me tournai vers lui et, consciente de ma maladresse, lui obéis, en m’attaquant d’abord à sa chemise, puis en continuant par son pantalon.
— Nous avons toute la nuit devant nous, Sookie chérie, dit-il en me voyant m’acharner sans succès sur le bouton de sa braguette.
Sa voix était si douce que je me détendis aussitôt et retrouvai mes moyens. Bientôt, le pantalon de Bill alla rejoindre sa chemise, sur les dalles de bois.
Je me penchai alors vers mon amant pour faire, glisser son caleçon sur ses longues jambes musclées. Bill était à présent nu comme Adam, rayonnant de beauté et de sensualité virile.
Il me prit par la main et m’entraîna dans la baignoire.